La pause déjeuner, je m’adonne pendant ce temps qui m’est accordé à une marche lente, consciente, adaptée à mon
souffle, à une observation poussée de tout ce qui est extérieur à mon véhicule
corporel et sensoriel tridimensionnel dense. Une étendue plane de grande
longueur et largeur devant moi, sans aspérités, peu fréquentée, m’appelle à une
expérience. Priver ce zombie en chair et en sang de son sens de la vision
pendant un nombre indéfini de pas, en gardant la même allure, le buste bien
droit. Les premières secondes sans cette capacité sensorielle ne génèrent aucune
appréhension ou de gesticulation du mental. Comme un train lancé à une allure
généreuse qui conserverait une inertie dans sa direction et sa vitesse. Puis,
une légère perte d’équilibre se fait sentir, le cerveau comprend qu’il doit
gérer cette situation sans l’organe de la vue, donc il impulse un signal
d’alerte. Instantanément, il propulse un influx nerveux vers mes pieds, ma
liaison à la Terre. Je les ressens beaucoup mieux, comme si ils étaient devenus
plus sensibles. Ils m’informent tant bien que mal de ma trajectoire et de mon
inclinaison. Un bateau ivre, c’est ce que je perçois de mon entité physique à ce
moment-là. Un sentiment de peur arrive ensuite, celui de rentrer en contact avec
un poteau par exemple alors qu’il n’y en a aucun aux alentours ou alors très
loin. Le mental se met en route, solution facile, pourquoi ? Pourquoi le cerveau
ne reprend -il pas les commandes et ne sollicite t-il pas les autres sens ? Le mental
imagine sans information fiable et réelle ce qui peut se passer pour ce corps si
son organe de la vision reste obstinément hors service. L’envie irrépressible
d’ouvrir le rideau cutané de mes paupières ne cesse de me solliciter. Je suis au
bord de la chute, du choc, du chaos. Mes émotions s’emballent, m’indiquent un
sentiment de panique, presque. Dehors, au-delà de mes paupières, de mon mental,
aucun obstacle, pas de trou, aucune entité ne croise de près ou de loin ma
course folle. Un calme paisible. Je vacille. Des pensées me traversent, vais-je
développer encore plus un de mes autres sens pour pallier le fonctionnement du
gréviste? vais-je faire naître une autre qualité sensorielle inconnue jusqu’à
présent ? La perte de contrôle, l’onde de choc sont là. Vais-je débloquer mon
acide désoxyribonucléique ? provoquer une mutation de mes capacités
sensorielles ? Enfin, j’ouvre les yeux, je me reconnecte avec les images temps
réel du monde manifesté, je suis sauvé. Je respire profondément. Un flux
d’information que je ne sais pas obtenir autrement arrive à mon cerveau. Je me
stabilise. Le trouillomètre revient à des niveaux gérables. J’ai l’intuition
qu’il faut sevrer le corps physique de ses sens, ou de nourriture physique, ou
d’air pour provoquer un stress non contrôlé, une panique, une sortie de route et
favoriser l’apparition d’une mutation, d'une adaptation. Provoquer la vie pour qu’elle trouve un
moyen de survivre à la situation présente. Le contrôle est alors laissé à l’âme, l’être, le mental est hors d'usage, il surchauffe, panique, suffoque. C'est là, maintenant, que le saut quantique est possible. Le saut vers soi, vers l'information contenue en nous, vers la solution, vers nos pouvoirs divins...